mardi 19 décembre 2006

Le peintre magicien (Conte pour Noël)






Comme je n'ai pas encore rédigé de récit sur la dernière rando publiée, j'ai décidé de faire paraître un petit conte que j'ai écrit il y a maintenant quelques années. Noël est un bon moment pour les contes.

L'action se déroule en montagne pendant l'automne. La montagne est bien le coeur de ce blog et dans deux jours, l'automne s'effacera pour laisser la place à l'hiver... Alors, pour tous ceux qui fréquentent ce blog, voici "Le peintre magicien".

Joyeux Noël à vous tous !




Le peintre magicien



Mon regard s'était posé sur elle en même temps que ma grosse chaussure de montagne se posait sur la pierre, sa voisine. Seule, au milieu de la montagne, elle semblait perdue dans l'automne triomphant. Encore toute tremblante d'avoir échappé à la monstrueuse chose qui s'était immobilisée auprès d'elle, elle n'avait pas encore remarqué ma présence.
Elle semblait toute chose, un peu repliée sur elle même, craintive et discrète. Son corps trahissait à la fois l'espoir, mais aussi la résignation. Elle vivait au jour le jour au milieu de cet univers qui se faisait chaque jour plus étranger. Toutes ses amies s'étaient éteintes une à une, comme des bougies qu'un souffle efface de la vie, pour les jeter dans la nuit glaciale de l'oubli.
Elle était la dernière fleur que l'automne avait ignorée à ce jour. Isolée au milieu de la montagne dévastée, sa robe bleu turquoise s'était un peu fripée.Elle en sembla désolée quand son regard croisa enfin le mien.
Dans ce regard attristé, on y lisait à la fois la gêne d'être la seule parmi ses soeurs à avoir été épargnée à ce jour, et le plaisir d'être une fois encore regardée.
Sa voix d'abord timide se fit peu à peu plus assurée au gré des compliments que je lui fis sur sa beauté, et elle me raconta alors comment l'automne guerrier dévastait la montagne depuis des semaines.
Le vilain était arrivé par un matin de la fin septembre. Il s'était tout d'abord approché d'un jeune châtaignier, qui le voyant arriver, se mit à trembler de toutes ses feuilles, comme s'il s'était enivré d'un vent fort qu'il aurait bu trop vite.
" Pourquoi trembles tu ainsi petit arbre, murmura l'automne d'une voix douce et gentille.
- Je tremble car je te crains répondit le châtaignier d'une voix chevrotante. Je sais que lorsque tu reviens chaque année, c'est pour anéantir tout notre monde végétal.
- Mais qui t'as dit cela, fit doucement le coquin
- Ce sont les bruits qui courent dans la montagne et les forêts.Nos pères nous l'ont appris, et nous ont mis en garde contre tes méfaits.
- Ne crois pas ce que colportent les vieux reprit le bourreau. Je ne suis dans cette montagne que pour vous rendre plus jolis encore, toi et tes amis les végétaux. Je veux seulement peindre les feuilles de mille couleurs diaprées. Elles seront tellement belles que les arbres rivaliseront de fierté, habillés ainsi, comme des princes et des rois. On viendra les voir de partout. Les hommes, habituellement si imbus d'eux-mêmes vont se déplacer pour admirer ce magnifique spectacle.
Le rusé lui fit ainsi mille flatteries et promesses, tant et si bien que le jeune châtaignier prit peu à peu confiance. Après encore quelques instants d'hésitation, il finit par murmurer:
" Tu pourrais me faire un habit de couleur, plus joli que celui de ce gros châtaignier là-bas qui prétend être le plus bel arbre de la montagne?
- Bien sûr, plus joli, mais aussi avec des couleurs qu'on a encore jamais vues ici bas.
- Alors, peinds moi, finit par dire le jeune imprudent qui ne se tenait plus de joie à l'idée de devenir le plus bel arbre de toute cette chataîgneraie.
L'automne ne se fit pas prier. D'un geste rond, il traça un arc en ciel qui lui tint lieu de palette, puis il choisit très haut dans le ciel, parmi les nuages les plus effilés, les pinceaux les plus doux et les plus soyeux qui soient, et il se mit à l'ouvrage.
Quand le peintre eut déclaré qu'il avait fini, le jeune inconscient qui s'impatientait depuis déjà de longues minutes,voulut voir de ses yeux le résultat tant attendu.
L'automne fit alors couler devant l'arbre un rideau de pluie, puis écartant lègèrement un nuage, il laissa filtrer un rayon de soleil qui éclaira le miroir d'eau cristalline. En se voyant ainsi paré, le jeune chataignier ne put empêcher un léger frisson de parcourir ses feuilles si magnifiquement colorées. Il en resta d'abord béat, puis sa joie s'extériorisa peu à peu, et de plus en plus bruyamment. Il voulut remercier l'automne pour tant de grâce, mais celui-ci n'était déjà plus là. Le bel arbre en fut un peu déçu, mais sa joie était telle qu'il oublia vite cette disparition furtive qui, à d'autres moins écervelés, aurait pu sembler suspecte. Mais quelle importance pensa- t- il, puisque le peintre génial avait tenu sa promesse. Il interpella ses voisins qui tous admirèrent la beauté de leur ami. Ils ne tarirent pas d'éloges sur la richesse et le chatoiement des couleurs.
Alors, les bruits coururent dans la montagne et les forêts qu'un peintre génial était arrivé, et qu'avec ses pinceaux magiques, il pouvait transformer cette vie si terne et si monotone qui durait ainsi depuis le printemps.
Même les plus anciens oublièrent l'enseignement des années passées,et aussi fous que les plus jeunes, ils firent appel à la saison guerrière déguisée en peintre magicien.
Elle sait bien, elle, la rusée que les vivants regardent plus souvent avec leurs yeux qu'avec leurs coeurs, et qu'il suffit d'un peu de parure et de brillant pour oublier l'essentiel qui lui ne se voit pas.
" Et ce fut comme une épidémie qui courut parmi tous les végétaux, continuait tristement la petite fleur bleue. Les bouleaux faisaient admirer leur jaune tendre, les cerisiers ne tarissaient pas d'éloges sur le rouge flamboyant qui enflammait leur feuillage. Les aulnes se pavanaient dans leur habit d'ocre. Même les hêtres et les chênes s'enluminèrent des magnifiques couleurs que leur proposait l'automne.
Alors, comme l'avait prédit le peintre magicien, la montagne explosa de couleurs et de lumière. De l'aube à l'aurore, ce fut une fête extraordinaire. Le soleil ne se lassa pas de composer des tableaux sans cesse changeants aux différentes heures de la journée. Tous étaient plus beaux les uns que les autres, et il ne fut pas d'êtres humains qui ne se déplacèrent pour contempler tant de splendeur.
Pourtant, un matin, le vent se leva, d'abord doucement, puis de plus en plus fort. Il arracha quelques feuilles de chataîgniers, puis il secoua les bouleaux insouciants. Il vint même agacer les grosses branches des vieux chênes qui grommelèrent.
Les jours passaient, et outre le vent qui dégarnissait sans remords tant de beauté, les couleurs changèrent peu à peu. Le marron envahissait inexorablement les flancs de la montagne. Les feuilles se recroquevillaient pour se protéger du vent froid, mais ne pouvaient plus se redresser quand Eole ne soufflait plus.
Personne ne se plaignait, et pourtant tous avaient compris qu'ils s'étaient laissés séduire par le brillant courtisan qui depuis la nuit des temps prépare la venue de l'hiver qui viendrait bientôt endormir la nature pour quelques mois ".
En terminant ces mots, la petite fleur poussa un long soupir de découragement, tout en esquissant un pauvre sourire contrit.
Je posai délicatement un doigt sous sa corolle et lui dis:
"Ainsi va la vie. Chaque année, les saisons font leur ronde, toujours la même, un milliard de fois répétée, un milliard de fois réussie. Il en est de même pour les hommes. Mais s'il est vrai que l'automne prépare l'engourdissement hivernal, c'est pour mieux préparer la nouvelle vie qui germe doucement dans le ventre de la terre. Alors, viendra le printemps, divine sage femme qui fera éclore la Vie des entrailles de la terre amoureusement pleine".
Une lueur d'espoir éclaira la fragile petite plante. La couleur de sa robe se fit plus vive.
Nous n'échangeâmes plus de mots. Ils auraient été de trop en cette fin de matinée d'automne. La petite fleur se tourna vers le soleil, et humant à pleins poumons l'air doux de la vie, elle poussa un long soupir de contentement que seuls peuvent entendre ceux qui savent parler avec les fleurs.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Bravo! Roland

Cet un conte merveilleux avec des personajes très nature, des mots pleins de tendresse et en plus une sacre vérité au bout.

Je t'encourage à nous raconter d'autres.

Quelle chance pour tes petis enfants de pouvoir écouter tes récits avant d'aller au lit.

Une admiratrice majorquine

Anonyme a dit…

Bravo! Roland

Cet un conte merveilleux avec plein de tendresse pour les expressions et une sacre vérité au bout.
Je t'encourage à ce que ne soit pas le dernier.

Une admiratrice majorquine

Anonyme a dit…

Le peintre magicien est sûrement un simple intermittent ou encore un saisonnier...

Ton fils intermittent

Roland a dit…

Réponse à "mon fils intermittent":

Sans doute le peintre magicien est-il un saisonnier... mais pas n'importe lequel: Il fait ses saisons sur la station Terre depuis la nuit des temps et chaque année il fait le plein de clients... il doit bénéficier d'une protection supérieure ! c'est un privilégié.

Par ailleurs, oui mon fils est intermittent pour la profession, mais dans mon coeur, il est à plein temps.